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L'ambon vu par le conservateur

Généralités

© Pierre PeetersLe monument que l’on peut admirer aujourd’hui remplace le jubé primitif qui date de la construction de la cathédrale et qui était à la fois plus bas et plus simple dans son matériau : le marbre noir, probablement de la pierre de Tournai polie.

La fonction de l’ambon est double. Il sert à isoler le chœur où se déroule l’office canonial des nefs où sont assemblés les fidèles parfois bruyants et remuants. D’autre part il accueille les chanteurs et les musiciens employés à l’office. Parfois, on y place même un petit orgue positif. A Tournai il vient à point nommé assurer la transition entre le style roman du transept et de la nef et le gothique du chœur, et contribue ainsi à une sorte d’homogénéité architecturale de la cathédrale. 

La structure de ce jubé renaissance est celle d'un arc triomphal inspiré de celui de Titus quant à sa structure architecturale, et de celui de Constantin, en ce qui concerne la forme de décoration. Cette dernière exploite le thème favori des jubés gothiques flamands, la Passion du Sauveur. Du Broeucq, maître de la Renaissance, avait exploité le même sujet sur le jubé de Sainte-Waudru à Mons, une trentaine d’années auparavant.

La décoration

La décoration de Floris, qui a travaillé à l’hôtel de ville d’Anvers et au mausolée des Ducs de Savoie à Brou, est déterminée par la structure de l’édifice : trois voûtes reposant chacune sur deux colonnes et deux demi-colonnes surmontées d’une architrave. Ces trois arcades décident des trois sections décoratives de l’étage, sous la balustrade. Au-dessus des colonnes accouplées, six bas-reliefs circulaires, dont deux sont disposés sur les faces latérales, sont surmontés de six bas-reliefs carrés. Les médaillons circulaires présentent des sujets empruntés à l’Ancien Testament, se rapprochant symboliquement ou thématiquement des bas-reliefs figurant les scènes de la Passion du Christ. Entre ces scènes de l’étage supérieur, se déroule une frise ornementale inspirée de motifs décoratifs gréco-romains. Toute la décoration contribue à souligner, sans raideur, la symétrie qui caractérise la construction.

La couleur de l’ensemble lui est conférée par l’emploi de marbres différents, granit poli peint en noir pour la structure d’ensemble (base et chapiteaux toscans des colonnes, architraves et archivoltes, plates bandes moulurées, corniche et frises, cadre des médaillons), marbre rouge jaspé (pour les colonnes, demi-colonnes, colonnettes, et balustrade), albâtre (pour les trois statues, les douze bas-reliefs des médaillons ronds ou carrés, les chapiteaux et les bases des douze colonnettes) et stuc pour les bas-reliefs des prophètes soutenant les médaillons ainsi que les frises et les panneaux à rinceaux. 

Floris est fortement marqué par le voyage qu’il a effectué en Italie aux environs de 1551, en compagnie de son frère Franz et de Jean de Bologne. La Vierge à l’Enfant qui orne la niche centrale en est la preuve. Jésus ressemble à un puttoet la grâce un peu mièvre de la Vierge est compensée par les drapés élégants de son vêtement. Les surfaces planes laissées libres par les balustrades et les médaillons historiés montrent à profusion, des rinceaux, des fleurons, des pampres, des mascarons, des cartouches, tous, éléments utilisés pour la décoration dans l’Antiquité romaine. Floris aime également les grotesques et les génies tenant des cartels, à la manière de Sansevino, à Venise.

Cet ensemble si élégant est malheureusement alourdi par le fond des trois arcades. Sous l’élégante voûte ornée de caissons et de rosettes, au fond de l’arcade du centre, une grille assez austère ferme le chœur. Dans les deux trumeaux, au fond de chaque arcade latérale se trouvent trois niches dans lesquelles, au XVIIe siècle, on a placé une figure symbolique de l’Eucharistie flanquée de deux vases. Ces ornements sont réalisés en bois recouvert d’un enduit peint selon la mode de l’époque. En 1791, le chapitre commanda à Nicolas Lecreux deux statues, l’une de Saint-Pierre, l’autre de Saint-Paul pour remplacer la figuration de l’Eucharistie. Les statues et les vases avec les attributs des martyrs et des apôtres auraient dû être exécutés en marbre mais la révolution française déferla sur Tournai et ne permet pas la réalisation de ce projet. 

Détails des statues représentées

Au centre du jubé, trône la Vierge, patronne du chapitre, abritée dans une niche en saillie richement ornée. Le support de la statue, à l’italienne, est un cul de lampe chargé de fleurs et de fruits. La corniche et la frise prennent une forme trapézoïdale, pour former une sorte de rappel du rôle primitif du jubé : le diacre y annonçait l’Evangile (jubé vient des premiers mots de la formule de bénédiction que le diacre demande au prêtre avant de proclamer la bonne nouvelle : « Jube domine benedicere »). Autrefois, de cette chaire, au cours de la cérémonie du sacre - non donné alors à l'ordination épiscopale - on lisait la bulle de nomination du nouvel évêque.

De part et d’autre, de la statue de la Vierge, Saint-Euleuthère, les yeux levés au ciel, semble présenter à Dieu sa cathédrale aux cinq tours tandis que Saint-Piat lui présente la calotte de son crâne, rappel de son martyre lors de l’évangélisation du Tournaisis. Plus grandes que celle de la Vierge, ces statues sont parfaites comme ornementation mais manquent de puissance d’expression. 

Les scènes de l’Ancien et du Nouveau Testament sont facilement identifiables. Par contre, les prophètes sculptés entre les médaillons le sont parfois difficilement. Quelques rares signes distinctifs peuvent aider à les nommer, mais il aurait fallu pour plus de certitude que les tablettes qu’ils tiennent ne soient pas vierges d’inscription. Certains lecteurs étendent assez fort la notion de prophètes, comme le chanoine Warichez, essayant de faire le lien entre le martyre des Macchabées et la flagellation du Christ, identifie l’un d’entre eux à l’historien Flavius Josèphe dont il rappelle qu’on lui attribuait parfois la paternité du quatrième livre, apocryphe, des Macchabées. Mais le chanoine d’ajouter qu’il pourrait tout aussi bien s’agir du prophète Isaïe qui fait une allusion à la flagellation quand il énonce l’oracle: Je suis frappé à cause du crime de mon peuple.

Parfois, le lien est relativement facile à établir comme entre la condamnation du Christ et le jugement de Suzanne, accusée d’un crime qu’elle n’a pas commis. Le prophète Daniel est le narrateur et le héros du procès fait à Suzanne. Jérémie est le second prophète, car au chapitre 39 de son livre il raconte le châtiment des vieillards tandis que ce qu'il écrit au chapitre 11 se rapporte assez clairement à la flagellation du Christ.

Les bas-relief sont heureusement facilement lisibles. Certains frapperont l’observateur par leur inspiration antique. Ainsi dans la scène de l’élévation du serpent d’airain parallèle obligé du crucifiement, les corps tordus enlacés par des serpents terribles font indiciblement penser au Laocoon. D’autres scènes sont le reflet de tradition fortement répandues dans l’imagerie médiévale. Attardons-nous, pour preuve, au portement de la croix. Le cortège vient de sortir de la ville par la porte dont la herse est levée. Le Christ qui porte la croix est en outre lié à deux soldats dont l’un s’apprête à le frapper de son fouet. Près du condamné, des gens insouciants portent les instruments du supplice. Deux figures traditionnelles de la dévotion du chemin de croix apparaissent aux extrémités, la charitable Véronique et Simon de Cyrène dont les traits fins respirent la douceur et la bonté. Et puis, typique des pays du Nord, ce détail qui serait grotesque s’il n’était vraisemblable dans le déchaînement de haine d’une grande partie des spectateurs : un homme cruel et barbare bouscule le Sauveur condamné et lui donne un coup de pied à la jointure du jarret. Malgré son goût pour l’italianisme et son caractère renaissant, Corneille de Vrient est marqué par le Moyen Age et son tempérament nordique.

Côté choeur, le retour des stalles cache une bonne partie du mur servant à loger l'escalier et à agrandir l'estrade des chanteurs. Des grisailles de Piat Sauvage (XIIIe siècle) dissimulent le reste de la maçonnerie.

Chanoine P.-L. NAVEZ