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La châsse Saint-Eleuthère

Bref historique

© Pierre PeetersCe coffre argent et cuivre doré de 1m15 x 50cm x 87cm (hors pommeaux) est une œuvre anonyme de la première moitié du XIIIe siècle destinée à abriter les reliques de Saint-Eleuthère, premier évêque de Tournai, qui y furent déposées par le légat du Pape Odon de Tusculum et l’évêque de Marvis le 25 août 1247.

Elle fut d’abord exposée près du grand autel du nouveau chœur (gothique). Vers 1350, le Doyen du chapitre Simon du Portail fit élever derrière le grand autel, une table de cuivre soutenue par neuf colonnes pour y déposer la châsse.

Les chanoines la portèrent en procession à chaque calamité publique qu’il s’agisse des famines et des épidémies ou des inondations dues aux crues de l’Escaut. Parfois le Magistrat de Tournai demandait au chapitre de la sortir dans la ville, ainsi en 1340, au début de la guerre de Cent Ans, en 1409, quand le Concile de Pise permettait d’espérer la fin du grand schisme d’Occident ou encore en 1429 dès que l’on sut à Tournai que Jeanne d’Arc avait mené Charles VII se faire sacrer à Reims, église métropole de Tournai. De nouveau, en décembre 1581, lors de la prise de la ville par Alexandre Farnèse, en 1620, au début de la guerre de Trente Ans ou en 1794 à la veille de l’invasion révolutionnaire, les autorités civiles demandèrent que l’on processionnât les reliques de saint Eleuthère. 

Hélas, comme en 1566 lors des méfaits des Iconoclastes, il fallut cacher la châsse au moment de la tourmente révolutionnaire. Après avoir transité dans des maisons de la rue des Choraux et de la rue des Fossés, la châsse Saint-Eleuthère rejoignit celle de Notre-Dame, au milieu des ballots du magasin de denrées coloniales de Barthélémy Dumortier, père, qui les remit à Monseigneur Hirn quand celui-ci réaménagea sa cathédrale.

Caractéristiques générales

Devant la perfection des ciselures de la châsse, certains critiques d’art ont soutenu qu’elle émanait de l’école de l’Entre Sambre et Meuse et qu’on pouvait y déceler des influences françaises. 

L’école de l’Entre Sambre et Meuse, qui se rattache à l’atelier d’Hugo d’Oignies, dont aucun nom d’artiste ne nous est parvenu, est remarquable par ses décors monumentaux et par son unité de production. Généralement, la marque d’authenticité de cette école réside dans une scène cynégétique. Cette estampille est visible dans la frise du bas de la châsse de Saint-Eleuthère.
   


D’autre part, une même végétation assure une forme d’unité à l’ensemble. La guirlande de feuillage se développe sur les pourtours, monte vers les archivoltes et le crétage, et s’accroche aux chapiteaux. Elle sert de motif décoratif aux galons des vêtements et se retrouve dans l’architecture idéale, qui au-dessus des niches, évoque assez clairement les tours de Notre-Dame de Tournai. 

Il faut reconnaître qu’en général, l’école de l’Entre Sambre et Meuse ne brille pas par ses émaux. Or ceux de la châsse, des pommeaux notamment, sont d’une excellente facture.

Peut-être sont-ce là les raisons pour lesquelles d’autres critiques ont soutenu que la châsse provenait d’un atelier tournaisien.

Le chanoine Warichez y voit l’œuvre de ciseleurs d’élite, qui ont élaboré des statues selon une technique savante qu’il considère comme supérieure à celle d’Hugo d’Oignies. Il y voit l’œuvre de collaborateurs de Nicolas de Verdun.

Ce qui est sûr, c’est que l’architecture de la cathédrale a fourni des modèles à quelques parties de la châsse. Il existe une parenté certaine entre les portails latéraux de l’église Notre-Dame de Tournai et la forme trilobée des arcs et la décoration de losanges et d’enroulements des colonnettes de la châsse de Saint-Eleuthère. Les colonnettes du transept fournissent les bases pattées et les chapiteaux romans de la décoration des rinceaux et de palmettes.

La châsse s’inspire de la cathédrale, église terrestre qui renvoie à l’Eglise céleste où trônent Dieu et les Saints. Saint Eleuthère, premier évêque de Tournai trouve sa place à côté des apôtres de l’église universelle. Le symbolisme est d’autant plus clair qu’Eleuthère, vainqueur du paganisme et de l’hérésie se trouve en contrepoint du Christ vainqueur du judaïsme représenté par une femme dont la couronne chancelle et fondateur de l’église universelle personnifiée par la femme couronnée et triomphante, sur les versants opposés du toit.

Saint-Eleuthère revêtu des habits sacerdotaux est assis sur une chaise curule, et garde le panneau qui permet l’accès à l’intérieur de la châsse. De sa main droite gantée, il tient une crosse d’une grande finesse et de la main gauche, il présente la maquette de sa cathédrale aux cinq tours, toujours en construction quand s’achevait l’exécution de la châsse. Au dessus de l’Evêque, au tympan du pignon, un ange tient avec respect la croix – refaite – pour laquelle l’apôtre tournaisien a combattu, en récompense de quoi, des anges situés à la base du fronton présentent la palme et la couronne qui lui reviennent. Et pour rappeler son labeur, le saint foule aux pieds un monstre hybride et bicéphale, tête d’âne et tête de bouc, symbolisant sa double victoire sur l’ignorance païenne et l’obstination hérétique. 

Si l’on regarde l’autre pignon, on voit que le Christ comme nous le décrit le psaume 10, pose les pieds sur le lion et le dragon en triomphateur du démon et du péché par sa Résurrection, dont il tient l’étendard. De sa main droite, il donne une bénédiction. Son torse à demi dénudé laisse voir les stigmates de la Passion. Un ange offre d’ailleurs à la vénération du croyant deux instruments de torture : le fouet de la flagellation – qui a été refait – et la couronne d’épines – qui est d’origine – Au fronton, deux anges pleureurs tiennent respectueusement dans une draperie des calices destinés à recueillir le précieux sang du Sauveur. 

Sur la face verticale droite, quatre apôtres siègent, chacun sous une arcature fermée ou garnie de plaques émaillées. Entre ces arcs, dans les écoinçons, des anges surgissent à mi-corps, portant des objets symboliques en rapport avec les différents apôtres.

Saint-Pierre, magnifique de pureté artistique, habillé à la romaine, tient les clés du Royaume. Saint Paul, vêtu d’une aube simple, tient l’épée de son supplice et le livre de ses épîtres, ouvert. Saint-André tient un rouleau dans la main gauche et une croix dans la droite. Cette croix à la longue haste n’est pas ce que nous appelons aujourd’hui la croix de Saint-André, laquelle n’apparaît sous cette forme qu’à partir du XIVe siècle. Mais le texte qui est gravé à ses pieds le désigne par son nom. 

Saint-Jean, parce que traditionnellement on le considère comme le benjamin des apôtres, présente un menton lisse et ras. Sur ses genoux une cuvette rappelle qu’il fut jeté dans une cuve d’huile bouillante… Sa figure manque d’art tout comme celle de Saint-Paul…

L’autre face de la châsse présente d’abord Saint-Jacques-le-Majeur, magnifiquement ciselé. Il tient une banderole que devait à l’origine soutenir sa main gauche. Jacques le mineur est armé d’une massue de foulon à laquelle le texte de la niche fait allusion. A hauteur de ses reins l’usure du métal a provoqué un affaissement du corps qui permet d’admirer la grande finesse du nimbe. Saint-Barthélemy présente les couteaux recourbés qui ont servi à l’écorcher vif et Saint-Barnabé montre comme un trophée, l’épée de son martyre. 

Au versant gauche de la toiture Saint-Thomas et Saint-Mathieu bénissent d’une main et tiennent un livre de l’autre. Quant à Saint-Philippe, il a la fière et martiale allure d’un citoyen romain. La série des Apôtres s’arrête sans que Saint-Simon et Saint-Jude ne soient représentés.

Ce versant poursuit le mouvement de Saint-Eleuthère au Christ par la synagogue qui tourne le dos au Sauveur. Elle le rejette, renversant la coupe de bénédiction. Son étendard se brise et sa couronne glisse de sa tête dont les yeux bandés montrent l’aveuglement. 

A l’opposé, sur le versant droit de la toiture, l’Eglise à la droite du Christ, Reine voilée et couronnée, tient la croix et le calice qui a recueilli le sang du Jésus. Les caractères suivants sont consacrés aux protagonistes de l’Annonciation. Cette étape fondamentale de l’histoire du salut, était de mise pour une châsse destinée à une église dédiée à Notre-Dame. Celle-ci tient, comme le veut la tradition, un livre fermé à la main. 

L’ange semble faire un pas vers elle. La banderole niellée porte le texte de sa salutation. Saint-Jean-Baptiste, le précurseur, trouve naturellement sa place dans le cortège des Apôtres qui eux aussi ont annoncé le Messie aux Juifs comme aux païens. La représentation de Saint-Jean-Baptiste, au contraire de l’Annonciation, bouleverse la tradition iconographique par quelques détails, dont l’absence de nimbe crucifère pour l’agneau de Dieu, la quadruple barbe du prophète ou la robe de drap sous la tunique faite de poil de chameau.

Chan. P.-L. NAVEZ