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Sur le siège de saint Eleuthère, une riche palette d’évêques

Un diocèse à géométrie variable

Le diocèse de Tournai a changé trois fois de configuration au cours des siècles. A l’origine, au VIe siècle, il appartient à la province ecclésiastique de Reims. A l’époque carolingienne (751-843), il s’étend sur le flanc occidental de l’Escaut jusqu’à la mer du Nord. Il a pour voisins Thérouanne à l’Ouest, Arras au Sud-Ouest, Cambrai à l’Est et Utrecht au Nord. Ses frontières sont connues avec précision pour le XIVe siècle. Il comprend alors trois archidiaconés (Tournai, Gand, Bruges), onze, puis douze doyennés, et environ 500 paroisses. Le 12 mai 1559, le projet du roi d’Espagne et souverain des Pays-Bas, Philippe II, de réorganiser les évêchés des Pays-Bas aboutit à la promulgation de la bulle Super universas du pape Paul IV. Le diocèse de Tournai est alors amputé des archidiaconés de Gand et de Bruges, érigés en diocèses indépendants. Il perd un tiers de sa superficie, plus de 50% de ses paroisses et ne conserve comme territoire flamand que la région située entre Courtrai et Izegem. Il est rattaché à la nouvelle métropole de Cambrai. A la suite du concordat napoléonien, en 1802, le diocèse bascule sur son axe, franchit l’Escaut et récupère plus de 400 paroisses des diocèses de Cambrai et Liège antérieurs à 1559. Ses contours coïncident désormais avec ceux du département de Jemappes, puis de la province de Hainaut après 1830. Il entre alors dans la métropole de Malines. Sa superficie s’accroît encore avec l’annexion des cantons de Mouscron et Comines à la province en 1967.

Entre France et Flandre

Inauguré par Théodore et son successeur Eleuthère (après 496-vers 531), le siège de Tournai fut un des plus riches et des plus prestigieux de nos contrées. Au début du VIIe siècle, le diocèse est uni à celui de Noyon : deux cités, deux chapitres cathédraux, mais un seul évêque, à Noyon. A la demande du chanoine tournaisien Letbert le Blond et de l’abbé de Saint-Martin de Tournai, Hériman, et grâce au soutien de saint Bernard de Clairvaux, Tournai est définitivement séparé de Noyon en 1146 par le pape Eugène III. L’évêque exerce alors son autorité spirituelle sur une grande partie du comté de Flandre : Lille, Courtrai, Harelbeke, Gand, Bruges… En 1187, la cité épiscopale, où l’évêque et le chapitre cathédral exerçaient la seigneurie, est rattachée au domaine royal par Philippe Auguste.

« Perle du royaume de France » et chasse gardée des ducs de Bourgogne

Mésentente entre les monastères, abandon de la vie commune dans les collégiales, intervention de la papauté dans la collation des bénéfices, soubresauts communaux, humeurs du chapitre cathédral : rien n’est épargné à l’évêque pendant la période médiévale. La célèbre plaisanterie d’Etienne de Tournai (1192-1203), juriste formé à Orléans et fondateur de l’officialité tournaisienne, a traversé les siècles : « Il y a sur terre trois sortes de mécontents et une quatrième espèce plus têtue encore : des rustres érigés en commune, des femmes en désaccord, des porcs qui grognent à l’unisson, des chanoines divisés dans leurs avis… Des premiers et des derniers, délivrez-nous, Seigneur ! ». La fin du moyen âge est critique : le siège épiscopal, « perle du royaume de France » selon Louis XI en 1478, suscite les convoitises à cause de sa position stratégique. A chaque vacance, il est l’objet de démarches en coulisse, de manœuvres et de pressions de la part des rois de France, d’un côté, des ducs de Bourgogne et des premiers Habsbourg, comtes de Flandre, de l’autre. Qu’importe le choix du chapitre cathédral, l’électeur canonique ! Les évêques doivent leur carrière, leurs honneurs et leur richesse aux princes qui gouvernent les Pays-Bas. Partagés entre leur dignité épiscopale et leurs responsabilités politiques de chef du conseil ducal à la cour de Bourgogne, ils gouvernent de loin le diocèse et ce sont leurs officiers, des canonistes et des gens de finances, qui gèrent les affaires quotidiennes, exercent la juridiction et, par le biais de l’officialité, surveillent les doyens et les curés de paroisses. Un homme pourtant dément cette mauvaise réputation d’évêque « absent » : Guillaume Fillastre (1460-1473). Brillant juriste, excellent exégète, cet homme de foi est apprécié de Philippe le Bon pour ses « sens, prudence, loyauté, science et bonne diligence ». Chancelier de l’ordre de la Toison d’Or, il compose plusieurs traités de morale : « Quel peut être plus grand orgueil qu’un homme seul qui présume savoir de lui-même plus que tous les autres, sinon qu’il veut dire qu’il a l’esprit de Dieu tout seul… Saint Bernard nous exhorte à fuir l’orgueil par l’humilité, car l’orgueil descend de haut en bas, mais au contraire l’humilité élève notre humanité du bas de la terre haut au-dessus de tous les cieux ». Guillaume aspire à réformer son Eglise en corrigeant les abus du clergé, en rabotant les privilèges d’exemption, en disciplinant les fidèles. Fait exceptionnel pour l’époque, il entreprend six tournées complètes d’inspection dans son diocèse ! Il échouera devant la résistance des chanoines et des moines...

Temps nouveaux, nouveaux accents…

L’application des décrets du concile de Trente (1545-1563) portera lentement ses fruits. Sous l’épiscopat de Gilbert de Choiseul (1671-1689), le diocèse a enfin son propre séminaire, qui est transféré de Douai (diocèse d’Arras) à Tournai, d’abord sur la rive droite de l’Escaut (diocèse de Cambrai), puis sur la rive gauche, en 1692. Après la tourmente révolutionnaire, François-Joseph Hirn (1802-1819) devient le premier évêque « concordataire ». Courageusement, il réorganise le diocèse. En 1808, il ouvre le Séminaire diocésain à la rue des Jésuites à Tournai. Opposé à la politique religieuse de Napoléon, il connaîtra la prison. Ses successeurs s’appliquent à promouvoir l’enseignement catholique, à bâtir de nouvelles églises dans les quartiers ouvriers, à développer les œuvres sociales dans l’esprit de l’encyclique Rerum Novarum  de Léon XIII. Ce survol trop rapide ne peut s’achever sans évoquer Charles-Marie Himmer (1949-1977-†1994) et Jean Huard (1977-2002). Tous deux travailleront à la formation des prêtres, des diacres et des laïcs, et partageront le souci d’une Eglise « servante et pauvre », ouverte sur le monde, évangélisatrice du milieu ouvrier. Le premier, actif au concile Vatican II, déclarera au soir de son existence : « J’ai tenté de rejoindre au maximum la vie des hommes et des femmes du Hainaut et particulièrement celle des travailleurs et des plus pauvres ». Par sa pensée et son action, le second ne démentira jamais son prédécesseur.

La place manque cruellement. De tous les évêques tournaisiens qui ont rejoint saint Eleuthère dans l’Eternité, seuls six ont pu être évoqués ici. Les nonante-trois autres me pardonneront, je l’espère...

M. MAILLARD-LUYPAERT